La valse du Pouvoir - Forum RPG

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Campus d'Alévia - AU

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Message  Campus d'Alévia - AU  par Frivole le Ven 28 Sep - 23:55

Coterie : L'Écume d'un Rêve
Rang social / Titre : Le Favori
Age : 36 ans
Métier : Courtisan de luxe, propriétaire de l'Écume d'un Rêve
Fiche : #Frivolitude
Journal : Par ici, petits curieux...
Situation familiale : Éternellement célibataire... au grand dam de nombreuses personnes
Nationalité : Shaïm
Divinité favorite : Khel
Alors voilà ce que ça donne de me donner des idées étranges.
Voilà le premier épisode du Campus d'Alévia, votre saga humoristique basée sur l'historique du forum et transposée dans un monde moderne... Plus précisément, dans une université.
On verra si j'ai assez d'inspiration et de matériel pour écrire une suite plus tard. En attendant, j'espère que vous vous marrerez en le lisant autant que moi en l'écrivant.




Épisode 1
Le Scribe Éternel


Le proviseur en était à sa cinquième tasse de café, et estimait que ce n'était toujours pas assez pour tenir le choc. Surtout lorsque la vue de sa fenêtre donnait directement sur la cour du campus universitaire, où les sirènes de la police répandaient des traînées rouges et bleues dans la brume matinale. Deux mois de poste à peine, et il comprenait parfaitement pourquoi son prédécesseur avait rendu son tablier. Les postes de professeur à l'Université d'Alévia (UA) étaient mieux payés qu'ailleurs pour une bonne raison.

La porte s'ouvrit derrière lui, laissant entrer un homme dans la fleur de l'âge. Ni trop jeune, ni trop vieux, on lui donnait aisément la trentaine, ou peut-être quarante ans à tout casser. Les cheveux bruns coupés court et un costume gris terne sur les épaules, il était interchangeable avec n'importe quel autre membre de l'administration. Du moins, en apparence. En pratique, c'était une autre affaire ; ce type parfaitement ordinaire était exactement ce que le proviseur attendait. Du moins, s'il en croyait sa secrétaire. Appelez l'Éternel, qu'elle lui avait dit, et lui, désemparé par la tournure dramatique qu'avait pris son quotidien, s'était passé une main sur le visage et avait appelé ledit homme aux alentours de six heures du matin.

-Vous avez fait vite, monsieur l'Éternel, fit remarquer le proviseur en reprenant place derrière son bureau.
-C'est pas mon nom mais ok, répondit-il nonchalamment en se préparant une tasse de café comme si ce bureau était le sien.

Le proviseur se redressa par réflexe pour lui serrer la main, mais l'autre s'était déjà posé sur une chaise, les jambes croisées, humant le parfum corsé du café.

-Pourquoi vous appelle-t-on comme ça, alors ? demanda-t-il, cédant à sa curiosité.
-Oh, c'est vrai que vous êtes nouveau dans le coin, monsieur le proviseur... L. Déorum ? Sérieux ?
-C'est un nom comme un autre.
-Ok Dédé. Je peux vous appeler Dédé ?
-Au point où on en est, souffla le proviseur.

Visiblement satisfait de ne plus avoir à prononcer les mots Monsieur le proviseur à l'avenir, l'Éternel sirota son café, le posa sur son bureau, et commença à exposer son CV d'un ton expert.

_ _ _

L'Éternel n'avait évidemment pas gagné son surnom nulle part. La vérité, c'est qu'il était arrivé à l'UA on ne savait plus trop combien d'années avant exactement pour faire ses études. Le portrait typique du petit surdoué paumé dans ses nouvelles bottes d'étudiant, ses yeux grands ouverts derrière ses grosses lunettes pour ne rien louper du spectacle, et la volonté d'apprendre toujours plus. Et puis, il avait eu son diplôme. Et un deuxième. Et un troisième. Maintenant, il avait un certain âge et continuait à assister aux cours. On le retrouvait dans tous les bâtiments, toutes les filières et tous les niveaux sans distinction, à prendre des notes, faire des conférences... Les étudiants ne savaient plus s'il était un élève ou un prof, et si l'Éternel était honnête, il était un peu des deux. Toujours présent à l'université, profitant de son expérience et de son bras long pour observer la vie du campus comme personne, au point qu'on lui avait confié des responsabilités dans le journal universitaire, le Héraut. C'est comme ça que, dans la tête des gens, il était devenu le Scribe Éternel. L'Éternel, pour faire court. Mine de rien, il y avait pire comme sobriquet.

_ _ _


-Voyez, l'Éternel, j'ai un souci de la plus haute importance...
-J'avais cru remarquer, Dédé.
-Tous les bâtiments sont bloqués, les étudiants sont en révolte... Je n'ai jamais vu une catastrophe de cette ampleur dans toute ma carrière, et j'ai vraiment besoin de savoir ce qu'il s'est passé exactement.
-C'est maintenant que vous vous inquiétez ?
-Répondez à ma question.

L'Éternel soupira. Réveillé en sursaut à six heures du mat' pour expliquer à un vieux coincé comment fonctionnait l'UA. Il avait rarement connu de pires matins. Ça ne battait pas encore la fois où il s'était réveillé avec Frivole dans son lit, mais tout pouvait encore arriver.

-Au fond, c'est sacrément simple. Une rumeur a provoqué toutes les coteries, ça s'est foutu sur la gueule, fin de l'histoire.
-Non, non. Je veux dire, je n'y comprends rien, à votre système de coteries, d'alliances, de...
-Ah si vous le prenez comme ça, Dédé, je vais être obligé de tout reprendre depuis le début, et là, on n'est pas sortis de votre bureau !
-Que voulez-vous que je fasse d'autre ? L'université est fermée. J'ai tout mon temps.

Le proviseur avait l'air sérieux. L'Éternel alla se chercher une deuxième tasse de café en traînant les pieds, se frotta les mains, et commença à raconter.

_ _ _


Bon, hé bien, s'il faut être honnête, il faut revenir sacrément en arrière, à la génération précédente. Et plus spécifiquement, aux Quatre Dieux d'Alévia. Oui, je sais, vous pensez que cette vieille histoire n'a rien à faire là, on était censés parler de Catalina, mais vous allez voir, vous avez besoin de connaître tout ça pour comprendre la suite.

Donc, il y a un peu plus de vingt ans, l'UA venait d'être refaite mais le corps étudiant était toujours le même ; une bande de sans foi ni loi qui nous faisait honte. Et là, quatre sauveurs sont arrivés en même temps comme une bénédiction. Orion, c'était l'économiste du groupe, un administrateur de génie, il travaille toujours ici d'ailleurs. Vous avez forcément entendu parler de Khel, l'artiste, c'est lui qui a fondé le Héraut. Ensuite, vous avez June, qui a flanqué une telle rouste à toutes les équipes sportives masculines qu'on a été obligés de créer des équipes mixtes, et tout le monde a fini par s'y mettre. Et la dernière...

Bon, je vais pas y aller par quatre chemins : Shaeeli était aussi douée que les trois autres réunis. Pas besoin d'y réfléchir longtemps pour comprendre qu'il y avait quelque chose de pas net chez elle. Résultat, elle se dopait, et pas qu'un peu. Au début, ça passait sous le manteau, mais elle a commencé à fournir sa came à d'autres, et au bout du compte, elle s'est lancée dans les substances dures. Et ses trucs marchent. Du moins, tant que vous ne vous faites pas prendre. Sauf qu'au bout d'un moment, les trois autres ont pété un câble et ils ont appelé la police. Shaeeli a été virée et interdite d'approcher le campus à vie. Et ça ne nous a pas apporté que de la bonne publicité, vous savez ; il a fallu les efforts des trois Dieux restants pour qu'on puisse relever la tête.

Mais après, ils se sont aperçus qu'un club SM avait ouvert dans la rue juste à côté du bâtiment des arts. Pas le genre discret ou transparent, voyez, plutôt le genre... chelou. Y compris par rapport aux autres clubs du même genre. Ils sont retournés voir Shaeeli, et quand ils lui ont répété qu'elle ferait mieux de se tailler, elle s'est mise à pleurnicher en disant que ce n'était pas elle, mais sa sœur jumelle. Shaariss. Vous en connaissez beaucoup des jumelles avec des prénoms qui se ressemblent autant ? À moins d'avoir des parents salauds, évidemment... En tout cas, ils n'ont jamais trouvé de preuve qu'elle continue son trafic, mais le mal était déjà fait. Les gens la détestaient, ils avaient la certitude qu'elle continuait à dealer sur le campus, et il fallait agir au plus vite.

Comme d'habitude, tout s'est orchestré autour des Trois Dieux. Les gens qui les avaient soutenus par le passé ont monté une espèce d'union totale, une milice aux allures de police privée à la limite du culte fanatique, avec pour objectif principal de bouter Shaeeli dehors. Du coup, à chaque fois qu'ils trouvent quelqu'un qui utilise ses produits, ils trouvent les preuves, ils prennent des photos, et ils le foutent dans le Héraut, il part comme les petits pains de Tris... Le lendemain, le type est banni de tous les bâtiments, et bien souvent, il se fait attraper et envoyer en désintox, et on n'entend plus jamais parler de lui. C'est radical. Tellement radical que, dans le jargon, on appelle ça brûler quelqu'un.

_ _ _


-C'est donc ça dont j'ai entendu parler, coupa Dédé au milieu du récit. Dire que j'ai passé deux mois à me demander pourquoi vous parliez tous d'incendies !
-Oh, il y en a eu des incendies. Des vrais. Pour cramer les preuves.
-Vous n'êtes pas sérieux ?
-Dites ça aux cultistes qui veulent régler leurs comptes eux-mêmes.
-Doux Jésus.
-Hé, reprenez du café, Dédé. On arrive à la partie qui vous intéresse.

_ _ _


Bref, quelque part au milieu de tout ce bazar et alors que nos quatre fantastiques étaient à l'heure de gloire, les gens ont commencé à se disputer pour savoir lequel des quatre était le meilleur, et ont décidé d'élire un roi et une reine du campus. Sauf qu'ils se sont tellement mis sur la gueule que le temps qu'ils s'accordent sur l'organisation et le contrôle des votes, les quatre avaient déjà fini leurs études. En résumé, l'élection existe à cause d'eux, donc par extension, cette histoire est de leur faute. Mais comme je me doute que ça ne va pas vous satisfaire, je vais continuer.

Tout ça pour dire que cette année, les élus étaient l'évidence même. Quand vous demandiez autour de vous au RU (restaurant universitaire), tout le monde vous disait qu'il n'y avait pas plus beau petit couple que Louens et Catalina. Ces deux-là étaient faits l'un pour l'autre, toujours fourrés ensemble, le genre qui vous fait croire aux Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. Évidemment, leurs noms sont sortis, il y a eu une grande cérémonie, et ça aurait dû s'arrêter là.

Sauf que voilà, un matin dans le Héraut, tout le corps étudiant trouve imprimée noir sur blanc la fameuse Rumeur avec un grand R : la reine trompe le roi. Je vous laisse déjà imaginer la tête qu'on a tous fait en lisant ça. Surtout nous, à la rédaction du Héraut. C'était un lundi matin, on avait tous la tête dans le cul après les fêtes du week-end, et on s'est tous retrouvés coincés dans une pièce à tenter de savoir qui avait foutu ce bout de papier dans notre rubrique de commérages anonymes. Évidemment, on n'a jamais retrouvé le coupable, et les journaux étaient déjà dispersés dans la nature.

Ensuite, ça a provoqué un tollé pas possible, parce qu'évidemment, le souci, c'est leur gosse. Catalina avait annoncé qu'elle était enceinte deux semaines plus tôt à la soirée d'Élias, Louens avait pleuré de joie, et il avait été jusqu'à envoyer au Héraut le prénom qu'il donnerait au bébé. Certes, il était un peu bourré quand il l'a fait, mais Catalina n'a évidemment pas trop apprécié. Ils avaient tout planifié, de leur mariage au printemps au quartier dans lequel ils emménageraient ensemble après avoir passé leur diplôme, et voilà que la Rumeur leur tombe dessus.

Clairement, Louens, il n'y croyait pas. C'était sa permière et dernière petite copine, sa future femme, la prunelle de ses yeux, il allait la demander en mariage en décembre devant le sapin artificiel du RU, ça ne pouvait pas être vrai. Mais, comme toujours, il a pensé à Catalina en premier, et il lui a demandé de suivre ce qu'il lui restait de cours par correspondance. La reine, ça ne lui a pas trop plu, mais elle a fini par être d'accord, sauf que ça ne l'a pas sauvée de la pression sociale. La Rumeur était lancée, et sincèrement, elle aurait pu choisir de tomber à un meilleur moment.

_ _ _


-Comment ça ? Vous croyez sincèrement qu'il y aurait pu avoir un bon moment pour ça ?

L'Éternel croisa les bras d'un air sérieux.

-Hé, Dédé, on est amis maintenant, arrêtez de douter de moi. Oui, c'était clairement pas le bon moment, parce qu'à l'époque tout le campus était déjà secoué par quelques affaires plutôt sordides. Vous avez entendu parler de la controverse du RU ?
-Vous voulez dire, cette période où tout le corps universitaire a déserté le RU ?
-Yep. Tout ça parce que le proviseur de l'époque refusait de revoir le budget pour les plats du self. Sans la boulangerie de Tris et le restaurant de Scipio, on serait tous morts de malbouffe. Mais en vrai, c'est l'intervention du culte qui a tout précipité.
-Oui, j'en ai entendu parler... J'allais vous demander de m'expliquer ça.

Le proviseur fit glisser une feuille en direction de l'Éternel, qui grimaça immédiatement. Il s'agissait d'une impression d'écran d'un échange de SMS qu'il ne connaissait que trop bien.


Un bruit sourd retentit dans le bureau du proviseur lorsque le Scribe Éternel se frappa la tête contre le bureau de désespoir.
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Vos désirs furent mes ordres.
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Message  Re: Campus d'Alévia - AU  par Frivole le Lun 5 Nov - 20:00

Coterie : L'Écume d'un Rêve
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Age : 36 ans
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Divinité favorite : Khel
Comme promis, voici l'épisode 2 du Campus d'Alévia. Comme il fait seize pages de traitement de texte (si, si), je l'ai séparé en deux posts pour vous faciliter la lecture.
Avant de commencer, et puisque des personnages de joueurs montrent le bout de leur nez, je tiens à préciser que j'ai dû prendre des libertés et réinterpréter certains événements. Si vous n'êtes pas satisfait de la manière dont votre personnage est présenté dans ces épisodes, dites-vous que c'est normal ^^ (Pas taper. Merci.)
Sur ce, je vous laisse découvrir cet épisode !


Épisode 2
Un Corbeau contre une meute de Loups
[1/2]


Le Scribe Éternel estimait avoir plutôt bien géré son coup. Flanquer son front sur la table lui avait peut-être donné une sacrée bosse, mais au moins, il disposait d'un peu de temps pour composer sa réponse. Honnêtement, il était déjà assez compliqué pour lui de se rappeler de tous les acteurs de cette histoire, si ce n'était de chacun de ses actes, et il était rédacteur en chef du Héraut, quand même. S'il voulait que le proviseur y comprenne quoi que ce soit, il devait compartimenter les événements et tenter d'y trouver un fil conducteur. Ou au moins un minimum de sens. Ce qui était loin d'être gagné. Si le fait d'amplifier son désespoir de façon théâtrale lui accordait deux minutes de plus, ce n'était pas de refus.

En hôte attentionné, Dédé lui avait apporté une tasse de café supplémentaire, qu'il but à petites gorgées en regardant la brume extérieure qui se levait peu à peu avec l'arrivée du jour. Quitte à passer sa journée dans ce bureau, autant qu'il prenne son temps. Plus il donnerait de détails et moins il aurait à s'étendre sur les incidents eux-mêmes. S'il avait de la chance, la nuit tomberait avant qu'il ait décrit tout ce beau monde, et il pourrait rentrer chez lui et préparer un joli plan, avec des titres en rouge et du surligneur. Comme ça, le proviseur pourrait suivre, et lui saurait déjà où il allait avec son exposé.

Clairement, en abordant la question des SMS de Sieg, Dédé ne lui avait pas facilité le travail. S'il avait pu choisir, il se serait étendu un moment sur les dérives du Culte, ou aurait dit quelques mots sur Alève et son intervention dans l'élection de la reine du campus. Au lieu de ça, il se retrouvait directement balancé dans le vif du sujet et ses travers épineux. Et s'il était bien une chose que le Scribe détestait, c'était l'idée de voir une histoire lui échapper. Ce qui était le propre même de toute cette aventure.

Bon sang, que son lit lui manquait.

Mais voilà, sa pause ne pouvait pas durer éternellement, et le proviseur était de retour derrière son bureau, la main posée sur cette fichue impression d'écran réimprimée sur papier, avec ce sourcil levé qu'il devait souvent adresser aux élèves pour leur faire comprendre qu'il avait tout son temps mais que s'ils pouvaient commencer à parler maintenant ça l'arrangeait. Il vida sa tasse d'un trait, afficha un sourire désabusé, et demanda aussi poliment qu'il en était capable :

-Vous voulez que je commence par quel bout, au juste ?
-Je veux tout savoir, déclara Dédé avec toute l'autorité qu'il était capable de manifester à sept heures du matin, sans doute pour dissimuler qu'il avait bien l'intention de le faire chier jusqu'au bout, et ainsi de le garder dans ce bureau jusqu'à une fin des temps si lointaine que lui-même, qu'on surnommait pourtant l'Éternel, serait un squelette blanchi lorsqu'il le laisserait partir.
-...Je peux me faire une autre tasse ?
-Faites.

Sous le regard inquisiteur et à présent parfaitement réveillé du proviseur, le Scribe alluma la machine à café, se frotta les yeux, et lorsque la première goutte du divin nectar tomba dans sa tasse, il entama son récit.

_ _ _


-Bon, et maintenant, on fait quoi ? a demandé Louens à l'assemblée de la noblesse.

_ _ _


-Attendez, stop.
-Vous êtes sérieux, à me couper à ma première phrase ? Dédé, je croyais qu'on était copains !
-Qu'est-ce que vous entendez par noblesse ?
-...Ah, oui, j'oubliais qu'il faut refaire toute votre éducation.

_ _ _


Une des choses les plus importantes à apprendre quand on arrive à l'UA, c'est que la hiérarchie interne des étudiants y est complètement différente des autres campus. D'accord, vous avez les grands classiques : les stars, les fêtards, les démissionnaires, les cassos, les gosses de riche... Mais quand on commence à creuser, on se rend vite compte que l'égalité des chances a pris un sacré coup après l'avènement des Dieux et de leur clique. Surtout quand on sait que leurs premiers partisans sont maintenant dans l'administration, et font littéralement ce qu'ils veulent avec les finances locales. Concrètement, ça donne un favoritisme capable de débecter toute personne qui n'a pas grandi dans ce système.

Les Dieux avaient à peine quitté le campus que le Culte s'est approprié les deux résidences étudiantes de l'époque. Certains disent qu'ils ont fait valoir leurs soit-disant bons et loyaux services de l'époque Shaeeli ; d'autres, qu'Orion lui-même a sorti toute la fortune accumulée pendant ses études pour les offrir à ses compagnons les plus fidèles. La vérité, c'est qu'ils ont obtenu les droits de fouiller partout pour trouver ce qui restait de la montagne de drogue et brûler tous les coupables, sans aucune limite de temps. Ils ont bloqué la rue entre les deux résidences pendant trois semaines, allumé un feu, et y ont jeté tous les polycopiés destinés à ceux qui refusaient d'obtempérer. La purification de la rue de Verfutaie, qu'ils ont appelé ça. Du coup, ils se sont installés tranquillement, quitte à chasser les précédents occupants par la force, et tout le monde a fermé les yeux.

Mais très vite, tout ce beau monde s'est séparé en deux groupes. D'un côté de la rue, dans le bâtiment bleu, vous aviez ce qui restait des cultistes convaincus que Shaeeli allait repointer le bout de son nez un jour où l'autre, et qu'il faudrait être prêts à la recevoir. Ceux du bâtiment violet en face, eux, avaient laissé ces guerres d'étudiants derrière eux pour se concentrer sur leur avenir d'adultes responsables. Eux aussi avaient participé à chasser les drogués du campus, ils méritaient un minimum de respect, et est-ce qu'on pouvait les laisser réviser leurs partiels en paix, merde ?

Inutile de dire qu'au fur et à mesure que les examens approchaient, de plus en plus d'étudiants traversaient la rue avec leurs affaires, jusqu'à ce qu'il ne reste dans le bâtiment bleu que les fanatiques, les illuminés, et les malins profitant du système. Après la remise des diplômes, le culte a estimé qu'ils méritaient une compensation pour leurs efforts, et se sont accordé la possession de l'Église (très inventif comme nom) à vie ; et pour éviter la Purification de Verfutaie 2 : le Retour de la Vengeance, ils ont fait cadeau du bâtiment violet à leurs voisins d'en face, qu'ils ont rebaptisé le Palais (pas très inventif non plus). Le clergé d'un côté, la noblesse de l'autre, ça a de la cohérence, surtout quand on réalise qu'aucun d'eux ne paie de loyer pour habiter à deux minutes des amphis.

Et le peuple dans tout ça ? Il n'y a pas à le chercher bien loin. Avec les deux résidences réquisitionnées par les vainqueurs de la purge, la grande majorité des étudiants restants s'est retrouvée obligée de se loger par ses propres moyens. Et dans une ville comme la nôtre, où les transports en commun sont aussi développés qu'une amibe, ça revient à s'arracher la peau des fesses tous les mois pour un dix mètres carrés sous les combles. Alors forcément, pour éviter la révolution, les membres de l'administration leur ont accordé des permissions spéciales pour bosser en parallèle. Il ne fallait quand même pas qu'ils partent tous à l'Académie Alévite (AA) quand même, vous imaginez le scandale pour notre réputation toute belle toute neuve et fraîchement repeinte en blanc par-dessus les cendres laissées par le culte ? Quelle honte ! Et plus le temps passait, plus le corps étudiant grandissait, et plus il fallait aménager les heures de cours. D'où le fait que les religieux et les nobles aient autant de temps libre, les saligauds.

_ _ _


-Et personne n'a jamais rien fait pour corriger cette aberration ?
-Bah, d'un côté, on n'avait jamais eu de proviseur venu de l'extérieur avant vous. Quand on bénéficie d'un privilège injuste soi-même, c'est difficile de l'abolir. Et je crois qu'on a vu ce que ça donne quand on essaie de bouter les cultistes et les nobles hors de leur fief.
-Ne peut-on pas construire une troisième résidence ?
-Et pour la mettre où, je vous le demande. Vous voulez mettre qui en colère : l'Académie Alévite, les voyous du périph', ou les fêtards du centre ville ? À moins que vous ne pensiez à la construire au milieu de l'étang du parc, mais ce ne serait pas très écolo de votre part.
-Il s'agit d'un sujet sérieux, monsieur l'Éternel !
-Vous m'en direz tant. Dites, vous êtes stupide ou juste naïf pour ne pas vous être rendu compte que votre administration est corrompue jusqu'à la moëlle par d'anciens nobles et cultistes ? ...Réduit au silence, hein Dédé ? Bien ! Maintenant que vous êtes un brin plus averti qu'hier, je continue mon histoire ?
-...Je vous en prie.

_ _ _


Et donc, désoeuvrés par la masse de cours réduite, la noblesse utilisait tout ce temps à s'agiter selon ses intérêts. Entre les cours d'arts martiaux, les rayonnages de la grande bibliothèque et les salles de débat, il y en avait pour tous les goûts, et forcément, malgré le fait qu'ils partageaient tous le même bâtiment, ils étaient aussi divisés dans leurs activités que dans leurs opinions. Mais voilà que la Rumeur leur tombait dessus, et ça changeait tout. L'après-midi même, c'était réunion extraordinaire, sous l'appel du roi du campus, avec boissons fournies par Élias, comme toujours.

-Bon, et maintenant, on fait quoi ? a demandé Louens à l'assemblée de la noblesse.

Ils étaient nombreux dans la salle commune du Palais, à se frotter le menton comme si ça pouvait les aider à y voir plus clair. Manquait bien évidemment Catalina, réfugiée dans sa chambre à arracher ses coupures du Héraut de son mur, et d'autres qui avaient préféré assister au peu de cours magistraux qu'on voulait bien leur donner. Louens les comprenait, il avait lui aussi été élevé dans cette tradition d'excellence et d'honneur, mais là tout de suite, il avait juste envie de les traiter de lâcheurs et de jeter les inquisiteurs sur leurs placards.

-Quelle question, on se venge bien sûr !
-D'accord, mais de qui ?
-C'est forcément un coup de ta cousine, Lou. Alève était verte le soir de l'élection, j'ai cru qu'elle allait poignarder Cat' !
-Ce serait pas plutôt le clergé ? Les Dieux savent qu'ils veulent nous reprendre le Palais depuis des années...

Alors que l'assemblée repartait de plus belle dans un débat qui n'avait pas lieu d'être, Louens a porté une main à son front de désespoir. Il était peut-être populaire, mais pas stupide. Il sentait le doute monter y compris dans ses propres rangs, parce qu'après tout, il n'y avait pas de fumée sans feu, et si le Héraut l'avait publié, il devait bien y avoir un fond de vérité. Et d'un autre côté, il savait que son élection de roi du campus était loin de faire l'unanimité. Beaucoup de déçus disaient qu'il ne devait son titre qu'à Catalina, et que sans elle, il n'aurait même pas figuré dans le top dix. D'accord, ça, c'était probablement vrai, Louens n'était pas un modèle de beauté ou de charisme. Mais quand même, il était roi, maintenant, ça devait bien compter pour quelque chose !

-Vous croyez que Shaeeli est impliquée dans l'affaire ? Vous savez, la drogue, ça fait écrire beaucoup de conneries...
-Est-ce que tu serais en train de suggérer qu'on brûle le Héraut ?!
-Mais non, il faut qu'on jette les inquisiteurs sur l'Académie !
-Le culte n'a aucun pouvoir sur les Alévites, ducon !
-Hé, moi au moins je propose des idées constructives !

Et c'est sur ces entrefaites que Siegfried est entré dans la pièce.

_ _ _


-Ah bah quand même !
-Je sais, Dédé. Faisons un arrêt sur image, que je vous parle un peu de l'homme derrière le SMS.

_ _ _


Siegfried Luptan, dit Sieg, vingt-et-un ans, en troisième année de droit à l'Université d'Alévia. Fils de Reiner et Cecilia Luptan, aîné d'une fratrie de six enfants dont il était le seul fils. Ça, c'est ce que vous disent vos registres quand vous vous renseignez depuis votre chaise de bureau. Maintenant, on oublie la paperasse et on se concentre sur les faits.

En soi, Sieg n'est pas ce qu'on peut appeler un noble de souche. Ses parents n'ont jamais été membres du culte, et il aurait pu faire partie de la troupe des bouseux si Reiner n'avait pas été pris en flagrant délit de parjure (comprenez, possession et usage de susbtances shaeelienes) par l'un de ses anciens camarades de promo devenu inquisiteur un peu trop zélé. Résultat, quand Sieg avait huit ans, lui et sa jeune sœur Amélie ont vu leur appartement se faire retourner par une horde de cultistes sous les larmes d'horreur de leur mère. La légende veut que ses cheveux aient viré au blanc ce jour-là, mais j'ai vu les photos, il les a toujours eus blond cendré. Le truc, c'est que Reiner a été envoyé en désintox, et qu'il n'en est jamais ressorti. On l'a retrouvé deux mois après, pendu dans sa chambre, et sur tous les murs écrit au marqueur noir : 'Corbeau de malheur'. Sans doute qu'un des responsables du culte a pris cette jeune mère de six enfants en pitié, parce qu'ils lui ont offert une belle place au Palais quelques mois avant la guéguerre de Verfutaie.

Inutile de dire que ce souvenir et ce qui a suivi l'a marqué au fer rouge, le Sieg. Après ça, aucun d'eux trois n'a plus jamais été le même. Ne plus avoir de loyer à payer ne rendrait pas son mari à Cecilia, et elle n'est jamais vraiment arrivée à se reconstruire. Amélie ne pouvait plus voir l'UA en peinture ; dès qu'elle en a été capable, elle a arrêté les études, a emménagé avec son petit ami, et s'est mise à travailler comme serveuse pour les soutenir financièrement. Au milieu de tout ça, Siegfried a dû grandir vite, et devenir l'homme de la maison pour protéger sa mère et ses sœurs. Grâce à lui, ils ont pu quitter le Palais et ses souvenirs pesants pour vivre dans un appart' assez grand pour six, et conserver des liens assez solides avec la noblesse pour être encore considérés comme des leurs.

Bref, toute la vie de Sieg s'est orchestrée autour de ce traumatisme. Il s'est jeté dans l'escrime pour apprendre à contrôler sa colère, et a remporté quelques médailles au passage. Il a choisi de faire des études de droit pour s'assurer que personne, pas même le culte, ne puisse menacer sa famille. Il s'est même porté volontaire pour gérer la salle de sport du Palais, alors qu'il n'y vivait plus. Si vous voulez mon avis, il était dix fois plus noble que la plupart des gens présents dans cette pièce. Notamment parce que, s'il était en retard, c'est parce qu'il revenait tout juste du boulot. Maître d'armes, professeur d'escrime pour les enfants. C'est pas tous les jours qu'on voit un résident du Palais travailler pour arrondir ses fins de mois. Mais il avait beau être droit comme un i et respecter les règles avec diligence, il n'avait jamais vraiment pu canaliser totalement sa rage, pas même grâce à Angela, sa petite copine. Quand le loup blanc partait, c'était au quart de tour, et il ne valait mieux pas être entre lui et sa cible.

_ _ _


-Ah, en effet, je comprends beaucoup mieux, d'un coup.
-Dédé, si vous continuez à m'interrompre, ce n'est pas de Sieg que vous devrez avoir peur.
-Pardon. Vous disiez ?

_ _ _


Donc, Sieg est entré dans la pièce, son sac de sport sur l'épaule et son casque d'escrime sous le bras, le front trempé de sueur et un air désolé sur le visage, qui s'est immédiatement transformé en une expression d'incrédulité totale, ce qui est absolument normal quand on arrive au milieu de trente personnes qui s'engueulent comme du poisson pourri. Comme ce gif du type qui revient avec ses pizzas et trouve la pièce en flammes. La même.

-Pardon, désolé, j'étais... Mais qu'est-ce qu'il se passe ici ?!
-Juste des imbéciles qui cherchent en vain un responsable sur lequel taper, lui a répondu Élias, qui avait l'air complètement à son aise. Tu veux une bière ?
-C'est pas de refus.
-Ludovic n'était pas avec toi ? C'est bizarre qu'il ne soit pas encore là ; c'est pas son genre, lui qui protégeait toujours Cat'...
-On n'était que deux avec les gosses, il en fallait bien un pour terminer la leçon, et avec toutes ces histoires d'amant, je crois qu'il préfère faire profil bas pour le moment. Merci, a-t-il dit en récupérant le demi que lui tendait Élias.
-De rien.
-T'as pas l'air perturbé pour un sou, toi.
-Quand tu organises autant de réunions que moi, tu apprends à laisser les gens se fatiguer tout seuls.
-J'en connais un qui adorerait avoir ta patience, a fait remarquer Siegfried en pointant le fauteuil du roi du doigt.

Et effectivement, derrière Louens, qui était trop dépité pour s'en rendre compte, le vieux Wulfrick von Hodendorf faisait les cent pas avec l'air d'un taureau prêt à charger. Enfin, vieux, c'était subjectif. Wulf avait toujours été taillé comme une armoire à glace, encore plus depuis qu'il était devenu agent de sécurité. Il avait grisonné beaucoup plus tôt que la moyenne, et comme il n'avait pas d'enfants, il avait plus ou moins pris sous son aile le reste des jeunots de la noblesse. La plupart du temps, il surveillait Louens avec l'attention d'une mère ourse, et dans les rares cas où personne ne savait où il était, on racontait qu'il longeait le périph' à la recherche de racailles aux cheveux gras à qui casser le nez. Évidemment, il n'aurait jamais cogné qui que ce soit dans cette assemblée, et il était en fait assez placide malgré les apparences, mais toute cette marmaille bruyante commençait visiblement à lui taper sur le système.

-T'as raison. Viens, Sieg, allons lui montrer qu'il reste des gens intelligents dans le coin.
-Vas-y toi, je dois aller déposer mon matériel chez Angela avant.
-Tu pourras toujours le faire plus tard, et t'as même pas fini ta bière. Allez, viens.

Et c'est comme ça que le petit champion d'escrime junior sans épée s'est retrouvé face à une montagne de muscles très frustrée.

-Qu'est-ce que vous voulez, a grommelé Wulf en les voyant approcher.
-Arrêter de tourner en rond et mettre au point un plan concret, pour changer ?

Depuis son fauteuil, Louens a relevé la tête.

-Ça m'intéresse, a-t-il dit en se détournant de la ménagerie et de ses débats stériles.
-Okay, a commencé Siegfried. Déjà, je veux que vous sachiez tous les deux qu'Élias et moi, on vous soutient à cent pour cent. Ce qui vous arrive, à Catalina et toi, c'est dramatique, et ça n'aurait jamais dû arriver. Si on peut faire quoi que ce soit, tu peux compter sur nous.

Et il ne pouvait pas être plus sincère, le fils Luptan, parce que cette histoire lui rappelait de trop mauvais souvenirs pour qu'il puisse se permettre d'avoir le moindre doute.

-Avant tout, il nous faut des informations, a poursuivi Élias en tendant deux bières au roi et à son protecteur, avant de reprendre la sienne (D'où il les avait sorties, personne ne le savait. C'était Élias, le maître de cérémonie, il faisait souvent ces trucs-là comme par magie, ça suffisait comme explication). Si on pouvait arriver à dresser une liste des responsables les plus probables, on pourrait s'introduire chez eux et chercher des preuves.
-Façon bûcher du culte ?
-Sieg, je sais ce que tu penses de ces méthodes, mais tu ne crois pas que la situation le mérite ?
-Je ne sais pas. Peut-être, a-t-il répondu, et ça lui arrachait la langue de l'admettre, mais Élias marquait un point.
-Si on pouvait régler ça à l'amiable... a balbutié Louens, mais plus personne ne l'écoutait.
-Avant de pouvoir faire ça, il reste un obstacle peu négligeable, a fait remarquer Wulf.
-De quel genre ?
-L'un d'entre vous sait entrer quelque part par effraction ?
-Bah oui.
-Discrètement ?

Long silence. Louens a replacé sa tête dans ses mains en poussant un long soupir.

-On n'y arrivera jamais. Ma réputation est foutue.
-Allez, Lou, reprends-toi ! On peut toujours trouver quelqu'un qui puisse faire le boulot pour nous.
-Vrai qu'on a l'argent. Mais le contact ?
-Je m'en charge.

D'un même mouvement, ils se sont tous retournés vers Wulfrick, l'air incrédule.

-Toi, l'agent de sécurité, notre tonton à tous, tu es en contact avec le Crime ?!
-Même comme ça j'arrive à entendre la majuscule que tu y mets, Louens.
-C'est le choc !
-J'ai mes connexions, a simplement dit Wulfrick avec ce qui ressemblait à un sourire.
-Vous croyez que tout le monde approuvera ? a hésité Siegfried, franchement pas rassuré à l'idée d'enfreindre la loi.
-C'est comme avec les fêtes surprise : ils ne peuvent pas désapprouver ce qu'ils ignorent...
-Élias !!
-Allez, vous deux, c'est pour la bonne cause ! Vous en êtes, ou pas ?
-On dirait que je n'ai pas le choix, a une fois de plus soupiré Louens en faisant clinquer son verre contre ceux d'Élias et de Wulf.

Forcément, comme rien ne pouvait se passer calmement dans cette journée de merde, le téléphone de Siegfried s'est mis à sonner.

-Pardon, c'est le mien... a-t-il marmonné en le sortant de sa veste, avant d'ouvrir sa boîte de messages... et de se figer.

-Sieg ?
-Mon pote, qu'est-ce qu'il t'arrive, tu es tout pâle...
-Vraiment désolé, il faut que j'y aille !

D'un mouvement brusque, Siegfried a posé son verre sur la table basse la plus proche, envoyant la moitié de la bière qui y restait par terre ; avant que quiconque ait pu y faire quelque chose, il s'est élancé vers la porte et a quitté le Palais au pas de course, laissant derrière lui un Louens confus, un Wulfrick médusé, et un Élias parfaitement zen. La porte venait à peine de claquer derrière lui que le maître de cérémonie faisait claquer bruyamment son verre contre celui, désormais abandonné, de son camarade.

-Il en est aussi, a-t-il dit en souriant de toutes ses dents.

_ _ _


-Et ? Ce SMS ?

L'Éternel prit un malin plaisir à finir sa tasse avant de lui répondre. Apparemment, il était toujours un aussi bon conteur ; le pauvre proviseur s'était tellement rapproché qu'il était maintenant au bord de sa chaise, pendu à ses paroles avec une facilité désarmante. Le Scribe posa les coudes sur la table, rapprocha son visage de celui de Dédé, et laissa tomber les mots suivants en prenant tout son temps.

-C'était la pire nouvelle qu'il pouvait recevoir, pire encore que la Rumeur, c'est dire. Un simple petit texte, trois minuscules phrases.
-Qui disaient...?
-'L'Inquisiteur Corbeau est à la maison. Il interroge ta sœur. Rentre dès que possible.' Et c'était signé 'Maman'.

Pendant un instant, l'expression du proviseur n'afficha qu'une confusion polie, avant que ses yeux ne s'écarquillent sous l'effet de la surprise, et devant un tel spectacle, le Scribe Éternel ne put s'empêcher de sourire. Alors, qui avait le contrôle de l'histoire, maintenant ?
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Vos désirs furent mes ordres.
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Message  Re: Campus d'Alévia - AU  par Frivole le Lun 5 Nov - 20:01

Coterie : L'Écume d'un Rêve
Rang social / Titre : Le Favori
Age : 36 ans
Métier : Courtisan de luxe, propriétaire de l'Écume d'un Rêve
Fiche : #Frivolitude
Journal : Par ici, petits curieux...
Situation familiale : Éternellement célibataire... au grand dam de nombreuses personnes
Nationalité : Shaïm
Divinité favorite : Khel
Épisode 2
Un Corbeau contre une meute de Loups
[2/2]


Pas étonnant donc que Sieg se soit élancé hors du Palais sans même prévenir sa copine, et en oubliant qu'il avait encore tout son matériel d'escrime sur le dos. Le temps qu'il rejoigne son appart' et pressé quinze fois le bouton de l'ascenseur, il soufflait comme un bœuf et avait déjà deux appels manqués de la part d'Élias et un d'Angela. Mais ça, il ne risquait pas de le remarquer, parce que malgré tout le travail sur lui-même qu'il avait pu faire les dix dernières années, il mourait d'envie d'attraper un cultiste par la gorge et de le balancer dans les escaliers. Et si le nom de ce cultiste pouvait commencer par un A et se finir par Lexander Barnes, c'était encore mieux.

Je vais vous épargner tout de suite un grand moment de confusion : Alexander Barnes, dit Al'Bar, dit le Corbeau, dit ce putain d'oiseau de malheur, est sans aucun doute le meilleur inquisiteur que le Culte ait jamais connu. En même temps, quand on se retrouve seul à l'université après avoir été passé à tabac par son ex-militaire de père, et qu'on est sauvé et hébergé par des gens à peu près décents, tu m'étonnes qu'on tombe facilement dans ce genre de rôle. Mais évidemment, comme tout le monde, le petit Barnes avait ses travers, le premier étant un sens de la justice qui l'a poussé à brûler jusqu'à ses propres camarades de classe sans l'ombre d'un remords, y compris des innocents qui n'avaient même aucune idée d'à quoi pouvait ressembler de la drogue, et le deuxième, je vous le donne en mille, est son petit côté Christian Grey. Mais ça, on y viendra plus tard. Tout ça pour dire qu'après s'être illustré pendant le bazar de Verfutaie en explosant le record de bûchers et commis quelques crimes passés sous silence, il s'est engagé dans la police, où il faisait maintenant partie de la brigade des stups. Et il adorait rendre visite aux étudiants de l'UA à l'improviste... D'accord, il s'était un peu calmé depuis sa grande époque, mais sa réputation suffisait à faire trembler les trois quarts de la noblesse, c'est dire.

Sieg, lui, n'avait pas peur. Il fumait juste de rage. Surtout à partir du moment où il a entendu la voix dudit Corbeau dans l'escalier, et celle de sa mère, chargée de stress. Il s'est retrouvé coincé devant la porte de sa propre maison, les clés lui glissant des mains à cause de la sueur, obligé d'écouter la conversation qui se déroulait à l'intérieur.

-...que l'innocence de votre fille a été prouvée, je souhaiterais examiner la chambre de votre fils, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
-Je vous ai déjà dit d'attendre son retour.
-Voyons, Cécilia, vous vous montrez bien déraisonnable.
-Ne m'appelez pas par mon prénom, Barnes !
-Il n'est pas sain de conserver autant de colère après tant d'années, surtout en sachant que votre mari était bel et bien coupable... Peut-être pourrions-nous faire la paix autour d'un verre, qu'en pens---

Heureusement, c'est à ce moment-là que les clés acceptèrent de tourner dans la serrure ; dans le cas contraire, Sieg aurait probablement fait lui-même un trou dans la porte. Et à la réflexion, en voyant la scène qu'il avait définitivement bien fait d'interrompre, il aurait peut-être dû le faire de toute façon, ça lui aurait au moins permis d'extérioriser un minimum sa fureur. Parce que face à lui, piégeant sa mère dans son propre couloir, se trouvait l'imposant et intimidant Corbeau, vêtu de son uniforme de police (noir, parce que personne ne force Al'Bar à s'habiller autrement), accoudé au mur comme s'il attendait que Cecilia l'embrasse fougueusement. Ce qui ne pouvait pas être plus loin de la réalité, vu que la petite femme vibrait d'un mélange d'anxiété et de colère. Pas la mère de Siegfried pour rien, n'est-ce pas.

-Et voici enfin le fils prodigue, a-t-il dit en reculant d'un pas – décision éclairée de sa part, une seconde de plus et il aurait probablement pris le poing de Sieg en pleine face. Siegfried Luptan, je présume.
-Qu'est-ce que vous me voulez, inquisiteur Al'Bâtard ?

Alexander a souri. Aussi virulent que son père, ce petit-là. Et il le savait mieux que personne ; après tout, Reiner était dans sa promo, ils étaient même de très bons potes, si vous vouliez son avis. Du moins, jusqu'à ce qu'il découvre ses petites habitudes de drogué et ne l'envoie à la mort sociale puis littérale. La bonne époque. Quel dommage que ça ait ruiné temporairement ses chances avec Cécilia. Il l'avait toujours voulue pour lui seul, et encore maintenant, l'idée de la posséder entièrement sous sa volonté le faisait frémir de plaisir. Dans ses fantaisies les plus réalistes, elle finissait par craquer sous la pression, et se livrait à lui pour devenir son esclave sexuelle jusqu'à ce qu'il se lasse d'elle. Dans les moins réalistes, elle venait à lui d'elle-même...

_ _ _


-QUOI ?!
-Oui, Dédé ? Vous pouvez lever le doigt au lieu de crier, vous savez.
-V-Vous êtes certain que c'est ce qu'il... Enfin, je veux dire...
-Hé, je vous avais prévenu pour son côté Christian Grey, non ?
-Je ne pensais pas que c'était à ce point !
-Tout doux, mon Dédé. Si mon récit heurte votre délicate sensibilité, je peux toujours me lever et partir.
-Ah non ! Je veux connaître la suite !
-...Vrai qu'avoir du pouvoir sur quelqu'un, c'est vivifiant...
-Pardon, que venez-vous de dire ?
-Rien, rien. Je continue...

_ _ _


-Je ne fais que mon travail, a répondu Alexander avec sérieux, gardant son calme avec d'autant plus de facilité qu'il savourait le contrôle qu'il avait sur un étudiant que son statut empêchait de répliquer. Une tâche nécessaire, bien qu'il serait préférable que nous n'en ayons pas besoin. Je suis certain que vous le comprenez.
-Ça ne veut pas dire que je dois l'apprécier.
-Nous sommes bien d'accord. À présent, monsieur Luptan, votre chambre. Fermée à clé, si je ne m'abuse. Ne trouvez-vous pas cela suspect ?
-Elle ne ferme plus normalement. Depuis trois mois, environ.
-Je vois. Une raison à cela ?
-Un simple accident. Vous me laissez aller l'ouvrir maintenant ?

Oh, Alexander se doutait bien que Sieg lui disait la vérité. Il n'avait pas de raison de lui mentir, après tout, et il se moquait de connaître la raison exacte (qui, soit dit en passant, impliquait Élias de Mortemer, une bouteille de champagne et un canard en plastique). L'important pour lui était que, si le chambranle était effectivement déjà cassé, il s'agissait là d'une occasion parfaite pour réveiller en Cécilia la peur qui la précipiterait dans ses filets, et ce sans qu'elle puisse se plaindre des dégâts à ses supérieurs. C'est pourquoi il s'est tourné vers la porte à l'autre bout du couloir avec un sourire narquois et dit par-dessus son épaule :

-Pour que vous puissiez entrer et dissimuler d'éventuelles preuves ? Non, je m'en charge.

Et c'est comme ça que, sous les protestations sonores des deux Luptan, Alexander a traversé ce qui lui restait du couloir en trois grandes enjambées avant d'enfoncer la porte de la chambre de Siegfried.

Après coup, et une fois tout le monde calmé, on a très vite pu se rendre compte qu'Alexander n'avait en réalité pas fait tant de dégâts que ça. La serrure devait de toute façon être remplacée, un morceau de bois de plus ou de moins ne changeait pas la donne. Mais il faut comprendre la réaction de Sieg, parce que voir l'homme qui a brûlé votre père et flirte avec votre mère ouvrir violemment votre porte dans un fracas pareil, ça ferait monter la moutarde au nez de n'importe qui. Heureusement, Siegfried avait appris à gérer ça, et au lieu de se précipiter à la suite du Corbeau, il a sorti son téléphone et ouvert sa messagerie.

Dans les cas critiques, et quand il sentait qu'il pouvait perdre patience à n'importe quel moment, il avait tendance à se reposer sur les deux femmes de sa vie : sa mère, et Angela. Sauf que Cecilia n'était pas vraiment en état de le calmer, toute perturbée qu'elle était par ce bond soudain dans le passé, et qu'Angela, bien que disponible et volontaire, n'était pas là pour lui tenir le poignet. D'où la promesse qu'il lui avait faite, un soir où elle l'avait retrouvé, lui, l'élève modèle, avec un œil au beurre noir : avant de piquer une crise, préviens ta promise. La formulation l'avait fait pouffer de rire, mais il avait accepté, et jusque là, il ne l'avait jamais regretté.

Il est rapidement passé au-dessus des appels manqués et de la version raccourcie du SMS que lui avait envoyé Élias moins de cinq minutes plus tôt ([J'ai prévenu Angie, elle dit que c'est le Corbeau. Besoin de renfort ?]) et ouvert sa conversation avec Angela pour taper le fameux message.

←[Il vient de défoncer ma porte]
←[C'est la goutte de trop]


-Belle chambre que vous avez là, monsieur Luptan, très bien ordonnée ! lança la voix provocatrice de l'agent de police.
-Vous attendiez autre chose ?!
-Disons que vous vous démarquez de vos petits camarades en la matière... Je commence ma fouille, à moins que cela ne vous pose un problème ?

Ses jointures étaient aussi blanches que son téléphone ; autant dire que la réponse d'Angela est arrivée pile au bon moment.

→[Sieg, non]

-Puisque vous y êtes, autant ne pas vous gêner, oiseau de malheur, a-t-il répondu le plus posément possible.

À ses côtés, Cécilia s'est visiblement détendue, ce qui lui confirma qu'il avait fait le bon choix. Elle non plus n'avait pas envie de revivre cette scène brutale, mais elle voulait encore moins voir son fils se faire menotter et traîner en garde à vue par l'homme dont l'intervention avait contribué à ruiner sa vie. Sieg a commencé à respirer avec un peu plus de facilité, et c'est à ce moment-là que la fatigue de sa course l'a enfin rattrapé. Après un rapide détour par le salon pour y déposer son sac, et quelques étirements rapides pour dénouer les muscles de son épaule, il s'est avancé pour constater de lui-même les méthodes soi-disant plus raisonnables de Barnes.

Ah ça, l'inquisiteur estimait faire preuve d'une grande retenue. Il s'était contenté d'ouvrir tous les tiroirs sans en retourner aucun, de défaire le lit en vérifiant les taies d'oreiller, de déplacer le tapis et d'arracher tous les posters accrochés au mur en quête d'un trou dissimulé qui aurait pu contenir de la drogue. Il était en train de retirer les livres de la bibliothèque par paquets de cinq en examinant leur reliure quand Siegfried est entré. Évidemment, de son point de vue à lui, c'était une autre histoire. Al'Bar avait osé renverser la photo de son père qui ne quittait jamais sa table de nuit, arraché le coin de son poster favori, et il était en train de saloper l'organisation parfaite (par taille, auteur et couleur, je vous prie) de ses ouvrages ; mais quel enfoiré !

Et avant que vous ne me coupiez, Dédé, rappelez-vous qu'il s'agit là d'un garçon qui est devenu maniaque de l'ordre et de la propreté après son traumatisme d'enfance, donc oui, Alexander venait de commettre une grave offense. La moindre des choses, c'est de respecter les bornes, surtout en ce qui concerne la santé mentale, merde. Le Corbeau avait figurativement marché sur les derniers souvenirs heureux qu'il avait de son père et d'abattre des habitudes mises en place depuis des années pour maintenir son stress à un niveau acceptable. Et le fait qu'il se tienne actuellement un livre à la main, son profil sombre se découpant dans la lumière de la grande fenêtre à moins d'un mètre de lui, n'aidait pas Sieg à réprimer ses fantasmes.

←[Je vais le défenestrer ce con], a-t-il donc tapé vigoureusement à sa petite amie, avant que sa promesse et tout ce qu'elle impliquait ne lui revienne à l'esprit et n'ajoute à l'insu de sa colère l'équivalent d'un sonore appel à l'aide :
←[Retiens-moi]

De son côté, Alexander observait le manège de l'étudiant du coin de l'oeil. Le fait qu'il était en train de pianoter sur son smartphone ne lui avait pas échappé, il avait été entraîné à remarquer ce genre de détails depuis sa propre enfance, histoire d'échapper aux problèmes, et sa formation n'avait fait qu'affiner cet espèce de sixième sens. Il était probablement en train de contacter quelqu'un, peut-être même quelques amis dans l'espoir de se venger du Corbeau par des moyens plus concrets. Ils pouvaient toujours essayer, Alexander savait très bien se battre et quiconque l'agressait était bon pour passer un moment derrière de solides barreaux, si ce n'était pire. Mais tout comme Sieg connaissait sa réputation, lui était conscient de la sienne. Personne sur le campus n'ignorait que Siegfried traînait avec Élias et le reste de la noblesse, qui étaient pour la plupart des sportifs de haut niveau et qui n'auraient pas besoin d'un sabre d'escrime pour lui poser un défi sérieux. Et si le Corbeau ne craignait pas les affrontements, à choisir, il préférait éviter de se faire casser la gueule par dix jeunes vénères. Le dossier de Cécilia pouvait attendre ; il aimait prendre son temps avec ces choses-là... Et c'est pour ça qu'il a reposé le livre qu'il tenait en disant :

-Nous en avons terminé ici.
-Hein ?! s'exclama Sieg par inadvertance ; il ne s'attendait pas à ce qu'Al'Bar s'arrête aussi vite.
-Ne vouliez-vous pas examiner les chambres de mes autres filles, agent Barnes ?

Les poings sur les hanches, Cécilia se tenait maintenant aux côtés de son fils, barrant la route à l'inquisiteur.

-J'ai changé d'avis. Je ne fouillerai pas d'autre pièce. Cependant, a-t-il ajouté avant qu'aucun d'eux n'ait pu pousser un soupir de soulagement, je vous surveillerai, et j'espère que vous ne me donnerez aucune raison de vous suspecter à l'avenir. Madame Luptan, si vous voulez bien me reconduire...
-Je m'en charge, a coupé Siegfried.

La dizaine de pas qui le séparait du seuil lui ont paru désespérément longs. D'un mouvement plus énergique qu'il ne l'avait voulu, il a ouvert en grand la porte laissée entrouverte, attendant que l'inquisiteur ne se trouve sur le palier pour la claquer derrière lui. Mais comme rien ne pouvait se passer sereinement, le Corbeau s'est attardé un instant, reposant les yeux sur Cécilia avant de se pencher sur Siegfried en profitant une fois de plus de sa taille imposante.

-Je suis très sérieux, a-t-il dit si bas que seul l'étudiant a pu l'entendre. Le moindre soupçon, la moindre preuve de l'implication de cette famille dans quoi que ce soit de louche, la moindre menace prononcée envers un représentant de l'ordre... Et je ne me contenterai pas d'enfoncer une porte.

Sur ces mots, il s'est élancé d'un pas rapide dans les escaliers, laissant derrière lui un Siegfried statufié et incapable de prononcer le moindre mot. C'est là que son téléphone a produit le son habituel de réception d'un message.

→[J'arrive], disait Angela, toujours aussi prévenante.

Et ses yeux sont remontés par réflexe aux phrases précédentes, tombant sur son propre [Je vais le défenestrer ce con] alors que les échos de la voix du Corbeau résonnaient encore sous son crâne. 'La moindre menace prononcée envers un représentant de l'ordre', qu'il avait dit. Comment est-ce qu'il avait su ? Ou deviné, peu importe ? C'est en réalisant à quel point il aurait pu se mettre tout seul dans la merde que Siegfried s'est écrié :

-Oh putain le bâtard !

Depuis l'étage du dessous, Alexander l'a entendu, et son sourire narquois n'a fait que s'élargir. Dix minutes plus tard, quand Angela est arrivée, elle a trouvé son petit ami assis sur son lit défait au milieu de ses romans en vrac, la tête dans les mains.

-BB ? a-t-elle demandé avant même de l'approcher.

_ _ _


-Et c'est comme ça qu'ils sont allés manger ensemble au restaurant.
-Attendez, quel rapport ?
-Bah, BB. Biche Blanche. Le resto. Ma parole, Dédé, vous êtes le cliché du vieux.
-Dois-je vraiment rappeler toutes les cinq minutes que je ne suis pas au faîte de votre jargon ?
-Trouvez-vous toutes les excuses que vous voudrez si ça vous fait plaisir. Je disais donc...

_ _ _


Ce soir-là, la Biche Blanche était plutôt calme. Les soirs de semaine, il n'y avait déjà pas beaucoup de monde, mais avec la Rumeur, les étudiants du coin étaient tous partis faire la tournée des bars à la recherche des derniers ragots. Sans compter que l'endroit n'était pas encore aussi connu qu'il ne l'est maintenant. C'était la sortie idéale pour calmer les nerfs à vif de Sieg et remplir son estomac par-dessus le marché. Surtout qu'Angela lui réservait une surprise de taille ; son petit ami n'avait pas encore goûté aux œuvres du nouveau cuisinier, et ça, c'était un crime. Pendant qu'elle parcourait la carte du regard, Siegfried mettait en pratique son expression la plus dépitée.

-Putain, Angela, je suis passé à ça, mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter un coup pareil...
-Détends-toi, chéri, il n'utiliserait pas un simple SMS pour t'envoyer en prison, quand même. Qu'est-ce que tu penses du canard ?
-Il sait qu'il nous tient. Les filles n'étaient pas là, elles ne se rappellent pas, oh mon dieu qu'est-ce qu'il fera quand elles auront l'âge d'aller à l'UA, si ça se trouve on aura déménagé, je ne pourrai pas veiller sur elles...
-Chéri, du calme, d'accord ? Quoi qu'il arrive, on l'affrontera ensemble.

Elle lui a pris la main, et pour la centième fois ce jour-là, il a remercié tous les dieux qu'il connaissait de lui avoir donné une copine pareille. Et soudain, il s'est souvenu du SMS d'Élias.

-Merde, a-t-il soufflé.
-Quoi ?
-La réunion de la noblesse. Désolé, il faut absolument que je me tienne au courant.
-Pas de soucis.

Siegfried a donc sorti son téléphone, a gémi devant le peu de batterie qui lui restait, et a sauté sur sa conversation avec Élias, qui commençait à s'impatienter après avoir subi un silence radio de plusieurs heures.

→[J'ai prévenu Angie, elle dit que c'est le Corbeau. Besoin de renfort ?]
→[Allô Siegfried ? T'es vivant ?]
→[Louens et son frère sont en train de s'engueuler, c'est pas joli à voir]
→[Ah, merci beaucoup Angela de me prévenir enfin que tout va bien]
→[C'est pas comme si mon poto me snobait depuis trois quarts d'heure]
→[Après s'être barré avant qu'on ait pu conclure l'Union Sacrée]
→[Siegounet ? Tu peux sortir de ton trou deux minutes ?]
→[Il reste deux bouteilles de bière et je suis tout seul =) Tu viens m'aider ?]
→[Oh putain tu réponds même pas pour de la bière tu dois être dans un sale état frère]
→[Si t'as besoin de quelque chose tu n'hésites pas]
→[Mais aie la gentillesse de répondre avant minuit]
→[Sinon je débarque chez toi]
→[Avec des chocolats pour ta maman parce que je ne suis pas un sauvage]

←[Hey]
→[ADFLQDLTHGJDZPOESHBGIFVIBVZE]


Siegfried a laissé échapper son premier rire depuis la catastrophe. D'accord, c'était un rire nerveux, mais à ce stade, il se contentait de peu.

→[IL EST VIVANT]
→[Hey mon pote ! Mieux ?]

←[Mieux. C'est quoi l'histoire de Faldh ?]
→[Il a sous-entendu que Catalina avait peut-être bien trompé Lou]
←[Oh le con]
→[Sauf qu'il l'a dit à voix basse]
→[Et que tout le monde l'a quand même entendu à cause d'un soudain gros blanc]
→[Louens a pas vraiment apprécié]

←[Tu m'étonnes.]
→[Du coup ils ont quitté la salle plus tôt que prévu]
→[Et je reste seul avec mes bières ;_;]
→[Et toi ? Tu veux parler de tout à l'heure ?]

←[Pas de suite, non. Besoin de me détendre un peu, je crois]
→[NP, NP. T'auras qu'à me raconter ça demain matin.]


Là, Siegfried a haussé un sourcil. Il avait cours le mardi matin, et entre les trajets et le temps qu'il libérait pour déjeuner avec Angela, il ne verrait pas Élias avant le milieu d'après-midi.

←[Comment ça demain matin]
←[Qu'est-ce qu'il y a demain matin]

→[T'es parti avant que je te demande la clé de la salle de sport du Palais]
→[Pour accueillir la compèt']


-Et merde...
-...et ce sera tout pour moi, merci ! Et pour toi, mon chéri ?
-...J'avais complètement zappé...
-Chéri ? Qu'est-ce que tu manges ?
-Il ne me faudrait rien de moins que le meilleur repas qu'ils puissent préparer, et un sacré vin rouge, pour que je tienne après ça...

En temps normal, le serveur n'aurait jamais accepté une telle commande comme ça au débotté. Franchement, pour qui il se prenait, ce client, à demander tout et n'importe quoi, y compris ce qui n'était pas sur la carte ? Qu'est-ce que leur plat du jour avait de mal ? Tous ces excentriques de l'UA commençaient à lui taper sur les nerfs. Bientôt, quelqu'un allait lui demander un poulet vegan, il serait obligé d'expliquer que c'était impossible, et il serait renvoyé pour avoir brisé une carafe d'eau sur la tête d'une cliente. En deux jours, tout le monde entendrait parler de cette histoire, et on l'appellerait Tête de Carafe pour toujours. Ou Brise-Tête. Oui, Brise-Tête, ça faisait gros bras, ça avait la classe. Avec un peu de chance, il pourrait retrouver un travail s'il s'appelait Brise-Tête. Alors qu'avec un sobriquet comme Tête de Carafe, toute sa carrière était foutue, et il se retrouverait ermite en haut d'une montagne, sans internet et sans chauffage, à bouffer des grenouilles et des vers de terre pour subsister, jusqu'à ce qu'un voyageur lui apprenne que ces cons de scientifiques avaient trouvé le moyen de faire du poulet vegan, et qu'il finisse ainsi en prison jusqu'à la fin de ses jours pour meurtre.
Et puis, le serveur qui ne s'appellerait probablement jamais Tête de Carafe a aperçu les badges violets épinglés sur le T-shirt des deux clients, ceux qui étaient électroniques et ouvraient automatiquement le portail du Palais, et son attitude a complètement changé.

-Mais bien entendu ! Tout de suite !
-Et sans poivre, merci ! dit Angela avant qu'il ne s'en aille d'un pas léger, ravi qu'il était d'avoir échappé à un destin terriblement cruel.

Mais évidemment, Siegfried, lui, ne s'était rendu compte de rien, tout préoccupé qu'il était par sa propre version de la destinée tragique.

→[En plus c'est pas n'importe quel match]
→[Les Renards de l'AA contre les Loups de l'UA !]

←[Et si on les vire encore une fois, on risque les problèmes]
→[Je veux pas être obligé de dire en face à Gabriel qu'il peut pas entrer]
→[Ni avoir à le faire passer par la grande porte]
→[Avec la Rumeur et tout ça]

←[Ok j'ai compris]
←[À demain matin, El]

→[Merci, je t'en devrai une ;D]


Au moment où il recevait ce message, le portable de Siegfried a sonné deux fois pour le prévenir qu'il n'était plus qu'à cinq pour cent de batterie, avant de mourir en moins de deux minutes comme l'appareil de seconde zone qu'il était. Décidément, cette journée était la pire qu'il avait passée depuis bien longtemps, et il aurait fallu un miracle pour la sauver.

Et ce miracle est arrivé quinze minutes plus tard sous la forme d'une merveille de poulet au miel dont je vous passe les détails pour vous éviter de baver sur votre bureau. Dès la première bouchée, le moral de Siegfried est passé de morose à extatique. Lui qui était vidé mentalement et épuisé physiquement par la leçon d'escrime comme par la course s'est jeté sur la viande avec l'énergie du désespoir, et en dix minutes, il a fini affalé sur sa chaise, une main sur le ventre et un sourire béat sur les lèvres.

-Oh mon dieuuuuuuu...
-Je saiiiiiis...
-Qui est le génie qui a cuisiné ça ?
-Je sais pas comment il s'appelle mais qu'est-ce qu'il est douéééé...

Notre Siegfried, qui venait d'être sauvé d'une vraie mauvaise journée de derrière les fagots et que ladite journée avait rempli d'une adrénaline qu'il n'avait pas encore pu dépenser, n'a pas hésité plus d'une seconde. Malgré son estomac qui lui semblait soudain peser trois tonnes, il s'est levé et s'est rendu au comptoir pour payer sa note, et demander en passant s'il pouvait remercier le cuistot en personne. Évidemment, ce qu'il ignorait, c'était que son acte bienveillant allait foutre la trouille à un pauvre innocent qui n'avait rien demandé de plus que de pouvoir faire son travail et être payé à la fin de son service.

_ _ _


-Scipio !
-Ah, je vois qu'on suit. C'est parfait, vingt sur vingt, Dédé.
-Je me demandais quand vous alliez me parler de lui plus en détail.
-Alors c'est votre heure de chance, parce que c'est exactement ce que j'avais l'intention de faire.

_ _ _


Scipio de Rem, dit le Taiseux, vingt-et-un ans, auditeur libre en biochimie à l'UA. Fils aîné de Bartholomé de Rem, un noble de peu d'influence, qui ne le reconnaît jamais publiquement comme son enfant. Ah, oui, il est muet de naissance, et il est aussi doué en cuisine et en chimie qu'en confection de poisons plus ou moins dangereux. Vous voilà prévenu. Rien que ça, ça fait pas mal, alors attendez la suite. Martyrisé par son père durant presque toutes ses années d'existence simplement à cause de son mutisme et relégué à la cuisine comme un esclave, il a finalement réussi à fuir cette maison de fous avec l'aide de la seule personne qui avait su apprécier ses talents et son fin palais. C'est comme ça qu'il s'est retrouvé cuisinier de la Biche Blanche, capable de lire et d'écrire mais pas encore tout à fait de parler la langue des signes, avec au ventre la soif d'apprendre et la peur qu'un noble le reconnaisse comme un de Rem.

Inutile de dire qu'au moment où le tenancier l'a interrompu dans sa confection de desserts pour lui dire qu'un noble de l'UA voulait lui parler, Scipio est devenu blanc comme un linge. Il était habitué à rester bien au chaud dans sa cuisine, à l'abri des regards curieux et des paroles auxquelles il était incapable de répondre. Il n'avait pas prévu de sortir, et encore moins de le faire pour le plaisir de quelqu'un qui connaissait peut-être son père. La simple idée lui donnait déjà envie de se ramasser sur lui-même pour encaisser des coups qui mettraient peut-être longtemps avant d'arriver, mais ils le feraient, ils le faisaient toujours... Mais comme il avait besoin d'argent pour subsister dans ce monde cruel, et que le client était roi, il a pris son courage à deux mains et maîtrisé son angoisse juste assez longtemps pour sortir derrière le comptoir.

-Et le voilà, a annoncé le tenancier de façon tranquille. Notre nouveau cuistot, monsieur Luptan. On l'appelle le Taiseux, et vous allez vite comprendre pourquoi.
-Bonsoir, a rapidement signé Scipio comme on le lui avait appris.

Il avait entendu parler de la famille Luptan, mais à sa connaissance, ils n'avaient jamais fréquenté la sienne de près. Et puis, le jeune homme qui lui faisait face avait l'air fatigué mais pas méchant, ce qui était un plus non négligeable.

-Ah, euh, désolé, je ne parle pas la langue des signes. Je m'appelle Siegfried, enchanté. Et vous ? Si vous préférez ne pas me le dire, a-t-il dit précipitamment en se rendant compte du malaise du cuisinier, ce n'est pas grave, vraiment. Je voulais juste vous dire que votre cuisine était la meilleure que j'aie jamais mangée... et vous demander un dessert à emporter, si c'est possible ?

Scipio a hoché la tête avec un léger sourire. Accepter les compliments lui était toujours assez difficile, mais le dessert, il pouvait le faire sans problème. Mais pendant qu'il préparait une belle part de tarte soigneusement emballée, la honte est venue lentement supplanter sa peur, et c'est presque par réflexe qu'il a glissé un post-it à l'intérieur. Le temps qu'il questionne sa décision, il avait déjà disparu sous une deuxième couche d'aluminium, et il était trop tard pour faire marche arrière. Il s'est donc trouvé caché derrière la double porte des cuisines, en regardant Siegfried et sa petite amie quitter le restaurant avec le sourire, la satisfaction d'un excellent repas, et un petit morceau de papier disant noir sur jaune 'Avec les remerciements de Scipio'. Qu'est-ce qu'il risquait, après tout ? Dans le pire des cas, il devait bien y avoir plus d'un Scipio dans la région, et si son père se mettait en tête de le retrouver, il penserait probablement qu'il avait fui dans une autre ville, pas qu'il s'était installé à trois rues du Palais... Oui, tout allait bien, il ne lui restait qu'à attendre les dernières commandes de desserts et il pourrait rentrer dans la petite chambre qu'il occupait à l'étage et trembler sous ses draps en questionnant cette décision jusqu'à ce que le sommeil l'emporte.

Et là, la porte s'est ouverte dans un claquement sonore, et une voix marquée d'un accent chantant a envahi la pièce en faisant se retourner la dizaine de clients encore présents.

-Booooonsoir mes jolis ! Quel genre de délicatesse allez-vous me mettre en bouche aujourd'hui ?

Scipio l'ignorait encore, mais l'arrivée de cet énergumène s'apprêtait à prolonger sa soirée plus que nécessaire. Après tout, que pouvait-on attendre d'autre de la part de Frivole ?

_ _ _


-Monsieur l'Éternel ?
-Oui, Dédé ?
-...Qui est ce 'Frivole', au juste ?

Le Scribe Éternel, qui pensait avoir tout vu, sentit sa mâchoire se décrocher pour lui donner l'air de surprise le plus stupide qui puisse apparaître sur son visage générique.

-Que... Comment ça, vous ne savez pas qui est Frivole ?
-Non. Je devrais ?

Incapable de résister à l'envie de porter une main à son front dans un signe universel de détresse en réalisant qu'il avait maintenant la tâche de décrire l'individu le plus invraisemblable et insupportable qu'il ait jamais connu, le pauvre rédacteur en chef se leva de sa chaise et, sans un mot pour l'homme confus derrière son bureau, alla se faire chauffer l'équivalent d'une thermos entière de café serré, en jurant intérieurement que ce serait la première et la dernière fois qu'il se livrait à un tel exercice dans sa vie. Oh, il décrirait Frivole, et avec plus d'exactitude que quiconque, mais pour tenir le choc, il lui faudrait plus de caféine qu'il ne pourrait en consommer.

Ce qu'il ne faisait pas pour garder son job...
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